HIPPOLYTE MARIUS GALY « LE MONUMENT AUX MORTS » 1922

LA PRESENTATION

Le monument aux morts a été réalisé par Hippolyte Marius Galy, statuaire et architecte en 1922 et érigé puis inauguré en 1923. Il est situé sur l'avenue Pouvanaa A Opaa à Papeete, à l'intersection de la rue des Poilus, face au haut-commissariat.

Il s’agit d’un groupe sculpté. C’est une œuvre commémorative de la Grande Guerre (1914-1918) en hommage aux poilus tahitiens.

Elle traite de la problématique suivante : En quoi les arts permettent de se souvenir et de rendre hommage aux victimes de la guerre ?

LES CONTEXTES

  • Le contexte artistique et culturel :

Dans les années Vingt la sculpture s’est libérée de la statuaire classique. Différents matériaux et objets sont introduits dans les sculptures (c’est ce que font les artistes du groupe Dada).

Mais les monuments aux morts restent dans un style classique.

L’iconographie des ornements est idéalisante et hautement symbolique. Elle met l’accent sur les valeurs d’héroïsme, de gloire, de sacrifice, de patriotisme, etc. au service de la mémoire.

Il n’est pas fait référence à l’horreur de la guerre (absence de blessure, de mutilations).

Les inscriptions commémoratives (épitaphes) sont associées à la liste des morts.

L’obélisque est la forme la plus répandue dans ce type de monument. On trouve aussi des formes en pyramides (Référence à l’Egypte développée plus bas).

  • Contexte idéologique :

La mort patriotique (sans représentation de l’horreur de la guerre) est une vision idéalisée très répandue à l’époque. C’est la période dite classique. Cette vision patriotique est reprise dans d’autres domaines artistiques tels que le cinéma, les cartes postales de l’époque, la musique (cf. cours d’éducation musicale).


L’ANALYSE

  • Description iconographique

Le monument est érigé sur une plate-forme. Un emmarchement de quatre degrés permet d’y accéder.

Il est délimité latéralement par des plots tronqués coniques (référence aux obus de guerres). Il est composé d’un groupe sculpté flanqué de stèles.

Le groupe sculpté présente une femme, grandeur nature et un obélisque qui repose sur un socle massif prolongé de part et d’autre de deux socles hauts. L’ensemble combine bas-relief (étoile), haut-relief (portrait du soldat) et ronde-bosse (représentation féminine, coq).


Le répertoire des ornements est varié et articule symboles militaires ou héroïques (casque, glaive…), végétales (feuilles de laurier, roses…) et patriotiques (drapeau, coq…).

  • La jeune femme : allégorie de la Patrie

est en bronze. Des traces polychromiques laissent penser qu’elle était peinte. Elle représente une femme dans un style classique et porte une robe à l’antique ornée de motifs végétaux et floraux. Elle est pieds nus sur une herbe qui suggère la présence des forces de la Nature triomphant sur la mort aux champs de bataille.

Elle tient un drapeau incliné et replié dans sa main gauche en signe de deuil. Nous pouvons lire les

initiales RF (République Française) à l’extrémité de la hampe. Il s’agit du drapeau français.

Dans sa main droite, elle tend un bouquet composé de roses rouges, de roses blanches, de feuilles d’olivier, de chêne et de laurier. La rose peut renvoyer à la vie et à l’amour. Les feuilles d’olivier symboliseraient la paix et la gloire. Les feuilles de chêne évoqueraient la force et la vie tandis que les feuilles de laurier, la gloire et le sacrifice.

Sur sa tête elle porte une couronne de feuilles et de fleurs de laurier. Tous ces symboles laissent penser que cette femme pourrait être une allégorie de la Patrie victorieuse et reconnaissante à l’égard des Poilus qui sont morts pour la défendre. Dans cette réalisation, Galy a choisi de mettre l’accent sur la bravoure et le sacrifice patriotique et non la douleur à l’instar du monument aux morts qu’il a réalisé pour Guingamp (inaugurée le 11 novembre 1924).

La plaque commémorative du monument est gravée dans la pierre et se situe sur la face antérieure du socle de la statue. Nous lisons « Les établissements français de l’Océanie à leurs enfants morts pour la France 1914-1918 ».

Enfin, l’artiste a signé son œuvre sur le côté du socle : « H. Galy, statuaire et architecte, 1922. »

  • L’obélisque

Nombre de monuments aux morts utilise l’obélisque ou la pyramide. C’est une référence directe au culte funéraire égyptien. En Egypte, l’obélisque serait un rayon de soleil figé. Il symbolise aussi Rê dieu du soleil qui se serait manifesté aux hommes sous cette forme. Erigé près des temples dédiés aux divinités solaires, il se repérait de loin aux voyageurs en révélant la présence d’un temple solaire. Il

symbolisait aussi l’essor de l’âme vers le ciel après la mort.

Ici, l’obélisque reprend l’exploitation de l’espace aérien. Il est en pierre blanche et repose sur un socle

massif.

Il se compose de trois parties : un piédestal, la base à emmarchement puis un bloc à quatre faces et

enfin en lieu et place du pyramidion (recouvert d’or au sommet chez les Égyptiens) une sculpture figurative. Il s’agit d’un coq en bronze triomphant aux ailes déployées chantant la gloire. Le coq symbolise la Patrie française. Il repose sur ses deux pieds (contrairement au coq belge qui lève une patte et ferme le bec). Il se dresse sur une couronne d’olivier.

On distingue aussi un décor sculpté en pierre de feuilles de laurier cerclant une étoile.

Au-dessous, nous distinguons un portrait en médaillon en haut-relief d’un Poilu en bronze. Le portrait pourrait faire référence aux médailles antiques des personnes illustres (telles que les empereurs). Les portraits des visages étaient de profil. Ils idéalisaient sans manquer de ressemblance. Ici le Poilu a le regard calme porté vers l’avant. Il est vêtu d’un uniforme (casque et capote : manteau réglementaire des soldats français). Il évoque tous les Poilus morts.


Au dos, nous retrouvons l’étoile encerclée des feuilles de lauriers complétées cette fois de feuilles de chêne.

Au-dessus une plaque de marbre sur laquelle nous lisons « Ce monument a été élevé en 1923 1par souscription publique ouverte par décision du gouverneur Jocelyn Robert. Déplacé et restauré par la présidence du gouvernement, il a été inauguré le 13 juillet 2003 par Monsieur Michel Mathieu Haut- commissaire de la République en Polynésie Française et par Monsieur Gaston Flosse, président sénateur de la Polynésie Française. »

Nous y apprenons que le monument a été restauré. Le travail de rénovation a été confié à quatre compagnons du Devoir de l'atelier Saint Jacques qui, pendant un mois, ont déplacé et restauré l'édifice. En effet, ce dernier a été démonté pierre par pierre puis remonté de l'autre côté de l'avenue Bruat. Chaque élément a été poncé et sablé. La seconde partie de la restauration consistait à remplacer certains éléments en pierre par du bronze (la statue de la femme, le coq par exemple).

La plaque est surélevée d’un décor sculpté composé d’une grande torche, flamme commémorative du souvenir vivace.

Sur les côtés, le nom des 300 Poilus morts sont gravés dans la pierre par ordre alphabétique. Pas de classement hiérarchique car les hommes sont égaux devant la loi et la mort.

  • Les socles latéraux

sont en pierre blanche. Ils accueillent symétriquement un décor composé sur la face antérieure d’un bouclier sculpté dans la pierre, pouvant renvoyer à la protection et d’un ensemble en bronze réunissant une main tenant une torche dont la flamme évoquerait le souvenir des morts (à l’instar des cierges dans les églises, de la flamme du soldat inconnu qui brûle sous l’Arc de Triomphe à Paris) et un glaive tourné vers le bas qui rappellerait la force des soldats morts au combat.

Nous distinguons également une palme végétale, symbole de la victoire et du martyr ainsi qu’un ruban funéraire sur lequel est inscrit « Le souvenir français ».

Sur les faces latérales, la couronne de fleurs gravée dans la pierre évoque les couronnes funéraires et commémoratives. Chaque couronne est surmontée d’un casque en bronze faisant écho à l’invincibilité et la puissance des hommes. Mais, les casques rappellent aussi que les victimes sont des soldats. Ils reposent sur une couronne d’olivier.

  • Les stèles : Les 2 grandes stèles

​Les 2 grandes stèles en pierre blanche sont revêtues de plaques de marbre.

Sur celle de gauche, une épitaphe honore la mémoire des soldats morts aux guerres des colonies « Aux enfants de la Polynésie Française morts aux champs d’honneur, Corée, Indochine, Madagascar, Afrique du Nord. ». Nous distinguons aussi sur une ancre dans un blason, la carte de France avec une double croix et une ancre, symboles patriarcaux.

Sur celle de droite sont gravés les noms des soldats morts. On y voit aussi au centre une double croix. Une troisième plus petite commémore les soldats morts sous la bannière de l’O.N.U

  • La terre de Verdun

Au pied de l’obélisque se distingue une autre plaque commémorative en bronze du Député de l’époque Monsieur Lionel de Tastes. Un ruban sur lequel on lit un message commémoratif « L. de Tastes, délégué de l’E.F.O., aux héros de l’Océanie, 15 juin 1933 » noué autour d’une palme végétale qui témoigne du goût pour l’antique à cette époque mais aussi symbole de la victoire, de l’immortalité et du martyr. La palme végétale décore régulièrement la tombe des anciens combattants ou les monuments aux morts.

Cette plaque recouvre une urne contenant de la terre de Verdun apportée en 1933 2pour renforcer le symbolisme et le devoir de mémoire des citoyens.

L’iconographie du monument met en scène les ornements patriotiques, héroïques et commémoratifs au service de la mémoire. Le souvenir est ainsi ravivé grâce aux nombreux symboles mais aussi grâce aux éléments sensibles tels que : la liste des défunts et la terre de Verdun.


Description plastique : formes, couleurs, composition, espace

  • La composition

C’est une composition classique de forme pyramidale (équilibre et harmonie). Au sommet figure le coq,

le symbole patriotique.

Les volumes et le décor sont symétriquement distribués de part et d’autre.

Les lignes de forces, essentiellement verticales, obliques et courbes/contre-courbes guident pas à pas dans une dynamique sans cesse renouvelée, l’œil du spectateur des pieds de la jeune femme au coq.

Seul, le portrait du soldat statique invite à une pause et au recueillement.

Ces lignes favorisent l’élévation vers les cieux et le triomphe. L’idée d’ascension est renforcée par les

marches sur lesquelles repose la statue.

La ligne qui traverse le bras tendu et la jambe droite de la statue forme avec la ligne oblique de la hampe du drapeau une croix dont le centre (dans le creux du dos de la statue) se situe sur l’axe vertical central.

La torsion du corps de la femme fait écho à la tension du coq qui chante. Ces deux symboles de la patrie vivante honorent de manière dynamique les soldats morts.

  • Les formes

Certaines formes sont figuratives et idéalistes (jeune femme, coq, soldat). Elles sont équilibrées et sobres correspondant au registre classique. Elles sont allégoriques ou symboliques et invitent le spectateur à une lecture initiatique pour les comprendre.

Enfin, le monument sans représenter le champ de bataille en présente un fragment à travers une urne qui contient de la terre de Verdun.

  • Les matériaux et couleurs

Les sculptures du coq, du soldat et de la statue sont en bronze. Elles devaient être peintes car on distingue des restes de peinture sur la robe.

Certaines plaques sont en marbres.

Quant au reste du monument, il est en pierre blanche.

Par ailleurs, les noms des soldats sont à considérer comme un matériau à part entière du monument tandis que la terre de Verdun est le seul matériau organique. La nature même de ces derniers matériaux et leur dimension sensible participent de la perception de l’œuvre.

  •  L’espace

Le monument aux morts se développe sur l’espace urbain, dans un espace accessible à tous. Il s’agit de toucher le plus grand nombre. L’intégration dans l’espace public se réalise grâce à la mise en scène du monument (emmarchements et dégagement du lieu d’implantation) mais aussi sa localisation.

L’analyse plastique du monument aux morts nous révèle qu’Hippolyte GALY a priorisé une mise en scène notamment formelle et spatiale au service de la bravoure des Poilus et de la reconnaissance de la France.

Le message de l’artiste/ Le sens de l’œuvre

Les monuments aux morts font partie des réalisations urbaines artistiques et patriotiques autour de la question du souvenir et de la mémoire.

Ce monument a été érigé pour commémorer et honorer les Poilus tahitiens de la première guerre mondiale et autres soldats des guerres suivantes morts au champ d’honneur.

Ainsi à travers le langage plastique et iconique, les représentations allégoriques et symboliques, Hippolyte Galy rappellent le sacrifice et la bravoure des soldats morts pour la Patrie.




Sources :

https://www.tahitiheritage.pf/monument-aux-morts-france/

https://www.tahiti-infos.com/Quels-sont-les-symboles-sur-le-monument-aux-morts_a126094.html https://monumentsmorts.univ-lille.fr/monument/19487/papeete-place/